Le monde on l'a brûlé

Voix
Les puissants préféreraient être morts et re-morts toujours sur Terre. Les puissants n’ont plus besoin de leur corps.
Ils préfèreraient être libérés de ces corps qui les encombrent, qui vont mourir, se sont déployés, ont grandi et qui rétrécissent, se flétrissent et progressivement fanent et meurent.
S’ils pouvaient s’en débarrasser une bonne fois pour toute, ils le voudraient bien, ils le plébisciteraient, ils le voteraient à l’Assemblé: les hommes les plus riches n’auront plus de corps, ils en seront débarrassés.
Mais les autres, ont un corps et n’ont que ça.
Les autres, eux, ont une sexualité et des fonctions biologiques.

Homme
Ils ont des peaux et nous n’en avons pas, ils ont des couleurs et des aspects et nous n’en avons pas, ils ont des identités et nous n’en avons pas.

Voix
Le corps qui ne plait pas, qui ne correspond pas aux cases pré remplies.
Celui qui semble contredire l’idée que la nature est une usine, que le vivant est une industrie lourde.
Celui qui contredit l’idée que la nature a un plan divin, accompli chaque fois selon les mêmes prérogatives, le même bon de commande, le même plan bien dessiné par un homme une bonne fois pour toutes, et qu’on ne vienne pas le changer.
Le corps qui contredit, qu’il faut raboter, couper, triturer, changer, découper, rassembler, recoller, tendre, étirer.

Homme
Ah non en fait ça ne marche pas. Ah non le réel ne veut pas se plier sous ma pensée. Mince, j’avais pourtant tout décidé. Mince, la vie terrestre a tendance à se contorsionner, à déborder. On avait pourtant tout pensé, tout prévu, mais elle ne veut pas se soumettre à moi, quelle infortune. Je suis pourtant le plus puissant et le meilleur, mais oui on me l’a dit tant de fois, j’y crois, j’en suis sûr. Mais pourquoi alors tant d’erreurs, et de contradictions? Pourquoi tant de loupés et de fausses notes sur la partition que j’avais écrite? Décidément ce réel doit être dressé et soumis. Pourquoi fait-il ce que je n’ai pas dit? Pourquoi n’obéit-il pas à ma parole?

Voix
Le corps qui dit merde, qui dit: “Non toujours pas. Non vous ne m’attraperez pas.”
Le corps qui dit: “Oups, j’ai rien fait comme on m’a dit, j’ai rien écouté. Mince, j’ai pas lu la consigne, j’ai encore tout fait à ma sauce, j’ai tout fait comme j’avais envie.
Mince, je dois improviser. J’étais ailleurs et en fait j’étais bien ailleurs, à rêver, à penser à autre chose. J’étais bien je planais, j’avais chaud et en fait j’étais mieux, c’est vrai. Si je dois être sincère, ça me soulageait de pas être là. Oui j’avoue c’est vrai, j’étais bien au fond.”

Le corps qui nous emmerde, qui est plus intelligent que nous.

Les femmes en Chine qui devaient se dire: “Le mieux, c’est d’avoir les pieds bandés. Elle, c’est vraiment une trainée, la fille a même pas bandé ses pieds, c’est pas possible d’aussi mal se comporter, c’est pas possible d’être autant une fille de mauvaise vie, d’être aussi dégénérée… La meuf a laissé ses pieds pousser.”
Combien de normes nous sont imposées pour nous diminuer? A combien de standards adhère-t-on pour se diminuer, pour s’empêcher, pour être moins?

Homme
Mais maintenant on vous propose un nouveau monde! Un monde débarrassé, dans lequel vous pourrez entrer avec votre esprit, avec vos yeux. Un monde où vous pourrez vous déplacer, dans lequel vous pourrez vous rendre, au moins en esprit. Je vous le promets, vous pourrez exister dans ce monde sans ce fardeau de corps qui vous encombre. Un monde où vous ressentirez moins, où vous pourrez laisser derrière vous cette pesanteur désagréable. Un monde de l’esprit. Vous y retrouverez les vôtres, enfin plutôt leurs consciences. Vous pourrez les retrouver les yeux fermés, ou plutôt les yeux ouverts mais qui ne bougent plus, les yeux qui trippent.
Retrouvez-vous dans ce monde, oui c’est possible et c’est cool!

Plus besoin de se toucher! Et ça, ça nous arrange, oui ça nous arrange pas mal. Plus besoin de se toucher, enfin de se toucher entre créatures. Chacune peut se toucher elle-même et c’est déjà pas mal. Mais bon en a-t-on encore vraiment besoin? Chaque créature respectera sa distance, merci.

Merci de ne pas contaminer ce monde tout beau qu’on est en train de construire, de ne pas le polluer de vos fluides et de votre chair. Elle nous embête pas mal. Elle nous énerve pas mal. On avait dit pas la chair. On avait dit restez chez vous. On avait dit pas la chair, pas le vivant, pas le désir, on avait dit encadrez tout ça, gérez tout ça, on avait dit commencez pas. Alors si vous pouvez la rassembler, la laisser en un seul et même endroit et ne pas la répandre, surtout pas dans ce monde tout neuf qu’on est en train de créer.

Ce monde tout neuf qu’on crée à coups de massue, de hache, à coups de burin. Ce monde qu’on pourra coloniser. Il y aura de la place pour tout le monde, enfin, tout le monde, on s’entend. Tous les arrivants qu’on voudra bien laisser arriver, et puis après les autres arrivants, non, ça va bien. Ça va bien comme ça. Et je ne parle même pas de ceux qui étaient là avant. Alors là, non, ceux-là j’en parle même pas, pas la peine.

Et puis comme ça, le monde où vos corps sont encore… C’est gênant quand on y pense. C’est gênant qu’il subsiste encore. Ce monde-là, je suis désolée mais en fait je crois que le plus simple c’est de le brûler. Oui, je crois que c’est vraiment la solution la plus rapide, la plus simple. En fait j’ai pas vraiment le temps d’y penser. En fait je suis désolée, j’ai pas vraiment le temps de penser à ça. Le monde je l’ai complètement cramé, mais en fait c’était plus simple. C’est plus simple et les autres le font, les autres l’ont fait. Je sais pas ce que ça change, une personne de plus, une personne de moins… Qui le fait ou qui le fait pas, je sais pas ce que ça change, moi. Donc je suis désolé, je disais, je l’ai complètement cramé.

En fait j’avais un peu oublié de vous prévenir mais voilà comme ça c’est dit, comme ça on est au clair, et voilà c’est dit. Donc j’espère que vous êtes bien dans le nouveau. Parce qu’en fait l’autre, ba on l’a cramé. On avait oublié, c’est vrai, de vous en parler, mais voilà on l’a passé au chalumeau, au lance-flammes, il reste rien. Complètement calciné le truc. Bon après je sais pas, quelqu’un en voulait? Nous on s’est barrés finalement. Bon est ce que quelqu’un en voulait? Je suis pas sûr au fond que quelqu’un…

Voix
Le corps, au fond, comme seul espace de résistance.
Le corps handicapé, le corps queer, le corps trop, le corps débordant, le corps androgyne, le corps lesbien, le corps sans genre, le corps de tous les genres, le corps amoureux, le corps qui rend heureux, le corps qui s’incarne, le corps qui cherche à vivre, le corps qui guide.
Le corps comme la dern!ère donnée non négociable, le corps comme la preuve, la preuve que toutes les idées sont fausses. Le corps comme dernier rempart, comme dernière preuve dans la démonstration.